FR | EN

 

 

nanuq
 
photo (c) Michael Amme


Post scriptum (20 septembre 2016)

Europe ... nous redécouvrons une flore luxuriante et la douceur humide de l'atmosphère des régions tempérées; nos prélèvements ont trouvé le chemin de leurs laboratoires respectifs et nous sommes en train de dépouiller les données du 'passive igloo'.

Avec la distance la vie que nous avons menée durant une année nous semble de plus en plus relever du rêve le plus audacieux. Il s'agit sans doute d'une parenthèse passée dans un des endroits habités les plus sauvages de notre planête. Mais: là où vivent des hommes, la vie est possible. Et pour y avoir vécu nous pouvons affirmer qu'il en est ainsi.

Chacun a retrouvé sa place au sein du monde turbulent de la civilisation qui court, qui court... tandis que la certitude d'un autre monde continue à vibrer dans nos coeurs, là où le caribou court en liberté, le phoque se prélasse au soleil, l'homme fête le présent, ici et maintenant.

Photo: Le Groenland, pays vert au sens propre (photo Peter Gallinelli)


La longue route (25 août 2016)

Longue fut la descente qui devait ramener Nanuq et son équipage vers le monde des hommes. Nous ne sommes pas peu fiers d'avoir rallié Nuuk contre vents et courants qui remontent la côte en sens opposé ... sans moteur, une avarie sur l'arbre d'hélice rendant notre propulsion mécanique inutilisable. C'est comme si le Nord nous tendait tentations et proférait menaces pour nous empêcher de repartir. Oui, des fois le chemin de l'aller est plus facile que le retour. Mais, souvent les choses ne sont pas intéressantes parce qu'elles sont faciles, mais précisément parce qu'elles ne le sont pas...


Route au Sud - un calme absolu: le temps semble figé (photo Peter Gallinelli)

Notre admiration pour les navigateurs de jadis qui s'aventuraient dans ces eaux à la seule force du vent et des bras n'est que d'autant plus grande: nous prenons la pleine mesure de la difficulté de navigation dans une région où les cartes sont incertaines, les mouillages rares, le brouillard et la glace fréquents et les conditions de vents éloignés de l'idéal pour un voilier. Encore heureux que notre bateau soit confortable et bon marcheur, même par petit temps et surtout depuis que nous avons enlevé l'hélice devenu un fardeau inutile. Pour déhaler nos 20 tonnes en l'absence de vent il nous reste la maigre poussée de l'annexe.


Adieu avec notre famille d'adoption à Siorapaluk - Nanucs Cove, vide (gare aux hauts fonds au milieu!) (photos Peter Gallinelli)

Cependant, la lenteur ne compromet ni notre progression ni notre optimisme, mais nous rapproche encore d'avantage des éléments. Les rencontres sont toujours aussi chaleureuses et les paysages somptueux, même si le brouillard est particulièrement tenace cette année ce qui s'explique par la température de l'eau exceptionnellement chaude, à plus de 10°C là où elle devrait approcher le zéro! La glace fond rapidement et nous ne rencontrons que peu d'icebergs en route.


La petite baie au pied du village aujourd'hui abandonnée de Moriusaq, 76°45'03N 69°50'55W (photo Peter Gallinelli)

Siorapaluq, Moriussaq, Kuvdlorssuaq, Upernavik, Umanaq, Qeqertarssuaq, Ilulissat, Aasiaat, Sisimiut ... les noms connus défilent et déjà l'été arctique touche à sa fin. Les ombres s'allongent et les premiers coups de vent marquent le tournant. Avec le retour de la nuit nous sommes gratifiés de belles aurores et redécouvrons les étoiles.


Upernavik Isfjord : nous naviguons sur la terre ... certains glaciers on reculé d'une dizaine de km (photos Alice Robson)

Nanuq est à présent préparé pour passer son 3ème hiver dans le nord et la glace. Cette fois-ci seul. Déjà la toundra se colore de rouge, d'orange et de jaunes vifs. L'heure de nous envoler pour retrouver les nôtres est arrivé. A l'année prochaine!


Groenland, pays des merveilles (10 septembre 2016)

... ou les impressions d'une navigatrice en herbe:


Baie de Umanak, Nanuq, été 2016 (photo Alice Robson)

Le Groenland. Sauvage. Une terre de glace et d’une beauté profonde. L’été arctique avec 24 heures de soleil. La tranquillité. La solitude. Il y a des mers, des montagnes, des lacs, des rivières, des icebergs, des glaciers. Il n'y a que nous dans ce grand paysage. Je vois des icebergs pour la première fois, j’apprends leurs bruits, leur art, leur dynamique. Le tonnerre des icebergs qui se brisent n'est jamais loin. Le tintement et le pétillement des bulles d'air dans la glace qui fond est partout. Quand les icebergs se cassent, ils roulent, tournent et dansent, en cherchant un nouvel équilibre, et créent des motifs nouveaux et merveilleux, des lignes, des formes, presque impossibles par leur exotisme et leur finesse. Ou bien, soudainement, ils se cassent, et laissent un fleuve de particules de glace à la surface. Alain, homme d'imagination et de vision, voit des animaux, des oiseaux, des dragons, des poissons, des baleines, des bateaux, des châteaux forts et plus autour de nous. Les icebergs vont des plus petits aux plus gigantesques, des plus grégaires aux plus solitaires. Sur le bateau, il est nécessaire d'éviter les glaçons qui sont plus grands qu'un potiron de bonne taille – suffisants pour couler un bateau à voile normal. La coque du Nanuq est construite en aluminium spécialement pour l'arctique. On entend le frottement caractéristique de la glace qui frappe le long des flancs du bateau quand on dort.

Naviguer avec le soleil pendant un quart en pleine nuit est un nouveau plaisir. Plus au sud, et lorsqu’on s’approche de l’automne, la nuit n’est plus “quand le soleil est au nord” mais devient le temps où le soleil touche légèrement l’horizon dans un baiser courbé. Bientôt, le soleil se couchera, et il y aura l’aube et le crépuscule. Le soleil se déplace toujours horizontalement et non verticalement. Le changement est rapide; au moment où nous sommes partis du Groenland, il y a déjà 5 heures de crépuscule.

Nous naviguons au sud, le long des fjords. De temps en temps, il y a un petit village ou un petit groupe de maisons, niché sur la rive avec ses maisons en bois de couleurs vives et de style Scandinave. Parmi elles, il y a le supermarché qui doit fournir toutes les provisions nécessaires pour les longs hivers. Autour des maisons, on peut voir les poissons qui sèchent et la viande de phoque. Les chiens de traineau dorment à l’extérieur des maisons avec leurs jeunes chiots qui courent librement. Il n’y a ni voiture ni route. Pour se déplacer, on utilise le bateau: la plupart sont de petits bateaux de pêcheur, ouverts au ciel, avec un moteur hors-bord énorme et puissant et assez d’espace pour les 5 ou 6 membres de la famille. Les locaux sont amicaux, accueillants et curieux. Ils nous invitent pour le “ Kaffemik", une fête de village (de 40 habitants) qui célèbre le premier jour de l’école pour le fils (de 6 ans) de notre hôte. On essaie le caribou, le flétan cru, le bœuf musqué, le lièvre arctique, le gras et la viande de baleine. Alain est invité à essayer une spécialité: mettre un morceau de graisse de Caribou cru dans son café - et avaler. Puis, c’est à eux de nous rendre visite sur le bateau, manger du chocolat et repartir chez eux avec des sachets de thé en guise de trophées.

Au Groenland, il y a moins d’animaux sauvages que j’avais imaginé. Les oiseaux de mer sont moins nombreux que sur les côtes du Royaume-Uni. A terre, il y a de temps en temps un lièvre arctique, un ptarmigan, ou un renard arctique (on ne voit jamais de Caribou). On voit régulièrement des phoques qui sont toujours à la surface de l’eau. Parfois, on voit des baleines. Ces moments rares et précieux, nous apprennent l’humilité. Les énormes et rapides Rorquals qui sont proches du bateau; les baleines à bosse qui mangent et plongent ensemble près de la glace. De l'autre côté de la baie, les grandes jets de vapeur des baleines qui voyagent. On ne peut pas les manquer. Finalement, on comprend mieux les mots “Tha’ she blows!”.

Le Groenland est une terre de questions et de contrastes. Il est en même temps ancien et nouveau, vide et plein, désolé et abondant, nu et couvert, rude et délicieux. Les couleurs sont subtiles et discrètes et aussi profondément vibrantes. Une petite herbe verte sur les rochers sombres semble plus verte que le jardin à la maison. Il y a des poches brillantes de fleurs arctiques sur la toundra rase. Les baies qu’on peut récolter. Sur les pierres, des mousses et des lichens craquent sous le pied. Le temps paraît avoir une mesure différente. Quel âge a la glace des icebergs? Depuis combien de temps, la glace a-t-elle sculpté cette terre nouvellement émergée ? On navigue à voile à travers ce qui était autrefois un glacier et qui est maintenant un fjord, complet avec ses iles. La glace se retire si vite que les cartes ne suivent pas. Nouveau, ancien, lent, rapide, le début et la fin. Ici, il est facile d’imaginer les origines de nos ancêtres et de nos mondes modernes. Ici, il n’y a pas d’illusion d’échelle ni d’importance. Dans cette nature, on est minuscule et dans un état d'émerveillement.

Plus de photos par Alice ... (lien externe)

A.R.


Qaanaaq - le retour (11 juillet 2016)

Nous voici, mouillés une fois de plus devant la Qaanaaq (Nouvelle Thulé) frémissante. Nous sommes prêts pour la saison de voile à venir et attendons notre premier équipage. Espérons un accès Internet pour publier les news. A partir de maintenant, cap au Sud - une drôle d'impression.


Glace en débâcle au moment du départ de Nanuq's Cove il y a 10 jours. Une ancre à glace et les winchs pour nous frayer un passage... (photo Peter Gallinelli)

Bye, takussagut!


Mouillages Groenland Côte Ouest (25 juin 2016)

Avis aux amateurs de navigations boréales : vous trouverez une nouvelle page qui regroupe des informations concernant quelques mouillages que nous avons pratiqués - et aimés. Suivez ce lien...


Mooring West of the abandoned village of Qeqertarsuaq; view to te West (photo Kalle Schmidt)

Bon vent!


Carte postale 06 (10 juin 2016)

cliquez pour zoomer

Juin 2016 : débâcle à 'Nanuq's Cove'
Toutes les cartes postales ... ici


Passive Igloo - bilan (20 juin 2016)

Nous sommes au mois de juin. Les changements sont quotidiens. Les températures, proches de 0°C nous paraissent désormais estivales. Selon les habitués, l'été a trois semaines d'avance. Peu à peu notre vaisseau se transforme de 'illu' - l'iglou, la maison - en 'umiaq', le bateau et voilier hauturier pour nous ramener chez nous.


Nanuq, échoué sur une plage pour inspection des oeuvres vives - avec nos amis à Qeqertat (photos Peter Gallinelli)

L'hiver est derrière nous. Nous dressons un premier bilan du 'passive igloo project', laboratoire d'habitat autonome et écologique. Et à ce titre, l'initiative est déjà un succès: elle montre qu'il est possible de créer de l'habitat quasi autarcique sur le plan de l'approvisionnement en énergie tout en restant simple et abordable et ceci même pour les climats les plus froids.

S'il reste des détails à améliorer, il y en a toujours (!), nous avons surtout été surpris par l'absence quasi totale de vent, notre principale source d'énergie durant la nuit arctique. Cet imprévu a montré que quand un système se suffit de très peu pour fonctionner il est intrinsèquement résilient; ainsi nous avons pu continuer en passant au plan B à peu de frais.

Plus que des stratégies, nous avons pu expérimenter dans le détail le fonctionnement en conditions réelles de chaque sous-système. Et à tour de rôle chaque système a été poussé dans ses derniers retranchements.

L'expédition a été un laboratoire en milieu hostile ne permettant aucun faux pas. Par moments l'engagement était total et exigeait une grande fiabilité des systèmes. Les seuls à être parfaitement fiables ont été les systèmes passifs, à commencer par l'isolation. Si l'approvisionnement en énergie est important, des mesures d'efficacité le sont encore plus.

Enfin, cette expédition a été menée avec un budget serré. Cette contrainte était garante contre toute forme de délire technologique. Les systèmes sont payables, amortissables et rentables.

Il est gratifiant quand la pratique confirme la théorie. Et il est instructif quand les deux divergent. Ainsi, il est essentiel de confronter les idées à la réalité. La science prend naissance lorsque les idées rejoignent l’expérience. Quand les deux sont réunis, ils procurent la connaissance du réel.

 

Comparaison de consommation de différents habitats au Groenland du nord pour un hiver : 1 fût = 200 litres de fioul, en rouge pour le chauffage (hors eau chaude), en jaune pour l'électricité.

:

a) maison 'traditionnelle' d'importation danoise (ossature bois contre-plaqué)
b) maison d'essai performante (madrier type chalet)
c) cabanon ancien (bois contre-plaqué léger)
d) passive igloo (plan B)

Les familles sont nombreuses et les maisons petites: 30m² est la surface habitable pour 2-3 occupants.

e) ci-dessous la consommation d'une maison construite selon les standards en vigueur en Suisse (SIA), y compris la surface habitable habituellement allouée, posée à Thulé : effrayant.


Design With Climate (10 juin 2016)

Design With Climate est un outil d'aide à la conception qualitatif. Il évalue en quelques clics 12 stratégies d'hiver et 7 stratégies d'été en fonction des données climatiques horaires d'une station donnée.

La méthode est basée sur des travaux théoriques de B.Givoni et M.Milne. L'adaptation aux climats froids et arctiques et le développement informatique on été faits durant la longue nuit polaire dans le contexte du 'passive igloo project'.

Il est gratuit et peut être téléchargé ici...


Rêve et réalité (30 mai 2016)

Voici un photomontage fait à la va-vite en 2012 ...


Le passive igloo project - esquisse de projet 2012 (Peter Gallinelli)

... et une photo en situation réelle, à la sortie de l'hiver, en 2016: étonnant!


Le véritable passive igloo - fin de l'hiver, Nanuq Groenland 2016 (photo Peter Gallinelli)

Q (Frédéric) : Faut-il être fou pour monter un projet comme celui-là?

Quand on a un rêve, il faut être fou pour ne pas essayer de le réaliser, même si celui-ci apparait hors de portée.

Q: Comment est née l'idée de ce projet?

Par l'envie de faire converger mes intérêts professionnels - je suis chercheur en thermique du bâtiment et enseigne la durabilité dans l'architecture - et ma passion pour la mer et les régions arctiques. Il y a longtemps j'ai fait un rêve où je passais un hiver à bord d'un voilier jaune, pris dans les glaces du passage du nord-ouest, en vivant de riz et de pain complet...

Q: Dans un tel projet y a-t-il des obstacles? Comment faire pour les surmonter?

De monter un projet d'une telle envergure n'était pas une mince affaire. Il y a eu des obstacles financiers et de temps et il a fallu de la volonté, de la persévérence et de la patience. J'ai fait beaucoup de mes mains et j'ai été soutenu par ma famille et des amis qui ont beaucoup contribué au succès du projet. Le soutien de nos partenaires était également précieux. C'est très important, car construire un bateau et monter un tel projet prend des années. D'être entouré est important quand la tâche est difficile. Mais ce sont aussi des opportunités de partage exceptionnelles. Enfin, c'est comme quand on gravit une montagne: souvent il faut penser seulement au prochain pas, et le faire bien.

Q: S'il y avait un message à faire passer, ce serait quoi?

J'aime beaucoup cette citation de Philippe Châtel qui dit 'Faites que le rêve dévore votre vie afin que la vie ne dévore pas votre rêve.' Il est important d'être à l'écoute de ses rêves. Ce sont les rêves qui font avancer le monde. D'autres appellent ça l'espoir... Ce n'est pas forcément le chemin facile. Mais sommes-nous là pour ne faire que ce qui est facile?

Interview avec Frédéric et Peter à l'occasion d'un séjour scientifique au mois de mai.


Trucs intéressants (10 mai 2016)

Qu'est-ce que l'arctique, météo, navigation dans la glace, biblioraphie et bien plus: mise à jour, suivez ce lien...

Carte postale 05 (07 mai, 2016)

cliquez pour zoomer

Mai 2016 : soleil de minuit à 'Nanuq's Cove'
Toutes les cartes postales ... ici


Neige, enfin (5 mai 2016)



Tourmente de neige printanière à Nanuq's Cove (photo Peter Gallinelli)

Le soleil ne se couche plus. Le jour est continu. Nous avons l'impression de vivre sur une autre planète. L'arctique est si différente, si particulière. Les conditions climatiques sont en mutation permanente. Chaque jour apporte son lot de nouvelles. Le vent du sud chaud et humide nous gratifie des premières températures positives depuis le mois de septembre ... et des tonnes de neige fraîche, plus qu'il n'en est tombé depuis le début de l'hiver. L'épaisse couche de neige pose lourdement sur la banquise et fait remonter l'eau au-dessus de la glace. La marche au village est épuisante et prend deux fois plus de temps que d'habitude. Même nos chiens peinent en s'enfonçant jusqu'au ventre.


Nanuq sous la neige fraîche de printemps (photos Peter Gallinelli)

En face de Qaanaaq la débâcle a commencée. Siorapaluk est déjà libre de glace. La glace à 'Land's End'[1] a disparue ... 2016 s'annonce déjà comme une année de chaleur record.

Nous avons commencé à préparer notre navire pour les changements à venir et libéré le pont de l'épaisse couche de neige qui nous a servi de couverture protectrice supplémentaire durant les rigueurs de l'hiver. Bien que la température oscille entre -5°C et -15°C, le soleil chauffe les surfaces exposées, spécialement l'aluminium qui est un bon absorbeur. Nous nous sommes débarrassés de nos habits d'hiver, devenus trop chauds. A midi nous pouvons travailler en plein air habillé de collants et d'un T-shirt.


1h du matin : déblayage du pont de Nanuq après un hiver long et froid (photo Peter Gallinelli)


1h du matin : déblayage du pont de Nanuq : en pleine action (photo Peter Gallinelli)

Déjà nous apercevons les premiers oiseaux migrateurs et entendons leurs cris exotiques. Les rochers exposés au soleil s'échauffent, faisant fondre la neige qui les recouvre. La végétation encore recouverte de neige a entendu le signal et commence à pousser en vue de profiter au maximum de l'été arctique qui sera court, mais intense.

C'est aussi la saison touristique. Chaque semaine des visiteurs d'un pays différent viennent à notre rencontre, a ski ou en traineau. Au total trois groupes de cinq... nous apprécions les visites qui nous permettent de partager notre aventure autour d'une tasse de thé chaud. La question récurrente est "... et vous ne vous ennuyez jamais?".

Il a fallu du temps pour achever les préparatifs et finir d'installer le bateau pour l'hiver. Ce qui nous a occupé pendant la période d'embâcle. Mais depuis que notre camp est bien installé et tout 'roule', y compris les travaux scientifiques, nous profitons du temps pour laisser libre cours à nos idées, intérêts, rêves ou la convivialité ... ce n'est pas pour rien que les groenlandais appellent l'hiver un 'temps de société'. Nos journées sont riches de développements, idées, réflexions, projets, lectures, écriture, création... en offrant le temps nécessaire à l'acomplissement de chaque chose. C'est aussi un temps de découverte et d'écoute de notre environnement, des autres et de nous-mêmes et l'apprentissage de prendre les choses comme elles viennent. L'ennui ne fait pas parti de ce monde.

Nos visiteurs repartent avec l'envie de revenir.

Pendant ce temps, nous avons commencé notre culture de graines germés. Nous redécouvrons le goût exquis de la verdure fraîche. Bien sûr ce n'est que symbolique. Mais pour nous ça signifie beaucoup.

Twilight calcule désormais soleil, lune, crépuscules et énergie. Une façon de célébrer le jour et le soleil si indispensable à la vie et la lune qui par ses cycles anime le monde. Pour nous, vivant en pleine nature, les cycles naturels ont pris une importance centrale.


Soleil et lune pour le mois de mai 2016 (capture 'Twilight')


Visibilité de la lune à Nanuq's Cove pour le mois de mai 2016 (capture 'Twilight')

Une page lui est dédiée: suivez ce lien...

A quand la débâcle? Ce sera notre dernier défi majeur. A suivre.

Bai- takussagut.
Peter & crew

[1] nom inofficiel que nous donnons à la pointe ouest de notre île, parcourue de courants de marée vigoureux.


Carte postale 04 (28 avril 2016)

cliquez pour zoomer

Avril 2016 : tourmente de neige de printemps sur 'Nanuq's Cove' - 77°29.5'N 66°33.5'W

Toutes les cartes postales ... ici


L'eau (20 avril 2016)



Printemps arctique (photo Peter Gallinelli)

Liquide

Si l'arctique est dominée par l'eau, elle se trouve soit en phase solide ou est salée, impropre à la consommation. Les cours d'eau douce sont rares: les précipitations étant proches de zéro ou gelées. L''eau liquide s'obtient par l'effort consenti à faire fondre la glace ou en partant collecter de l'eau liquide sous l'épaisse couche de glace d'un lac. Faut-il encore percer la glace dont l'épaisseur atteint maintenant près de deux mètres. Un travail physique malgré l'efficacité de la tarière.

Ainsi approvisionner les 70 litres d'eau douce dont nous avons besoin pour la semaine à deux prend deux bonnes heures entre la marche, la préparation du trou et le remplissage, qu'il fasse -10°C ou -40°C. Le confort du robinet d'eau potable est bien lointain. Mais on a souvent du mal à accorder de la valeur aux choses qui ne demandent pas d'effort pour les obtenir.


Forage de 2 mètres de glace vive pour chercher de l'eau douce au lac (photos Barbara Gallinelli)

Les groenlandais préfèrent faire fondre la glace prélevée sur un iceberg, la plus pure, plurimilénaire. Elle est mise à fondre dans un fût posé dans la maison chauffée. Et d'eau on en consomme des quantités impressionnantes: la perte par respiration de l'air froid, donc extrêmement sec, est importante. En revanche l'eau de lavage provient des lacs. Dans les habitations du nord on ne trouve ni eau courante, ni canalisations. Ces systèmes beaucoup trop fragiles sont réservées à la ville. Le froid n'autorise aucune panne des résistances électriques qui les maintiennent hors gel...

Solide


Neige couverte de pierres précieuses, photo volontairement sous-exposée pour faire ressortir les couleurs (photo Peter Gallinelli)

La neige est tapissée de cristaux de glace si purs que la lumière du soleil s'y reflète dans mille couleurs. Nous avons l'impression de marcher sur un tapis brodé de pierres précieuses. A y regarder de près ce n'est pas qu'une impression. Quel est ce phénomène?

Gazeuse


Thé chaud et temps à bord de Nanuq (photo Peter Gallinelli)

A l'image de la vapeur au-dessus d'une tasse de thé chaud observée en contre-jour, le temps ici passe à une vitesse différente, dictée non par des agendas, plannings et emplois du temps débordants, mais par les éléments, les rythmes naturels, le soleil, la lune, les saisons, le ciel, la vie, nous. Dans deux jours le soleil ne se couchera plus ... avant le 21 août. Tout change dans la douceur des transitions progressives qui sont le propre de cette région.


En route pour l'été (5 avril 2016)


Ci-dessus, Camp Nanuq. Notre 'mouillage' inondé de soleil.

Si officiellement l'hiver est terminé, un redoux printanier n'est pas encore à l'ordre du jour. Cependant, comme il est légion en arctique, le basculement de l'hiver en été sera rapide et il est temps de penser à l'agenda du retour. Au contraire d'une descente à sens inverse d'une ascension, nous planifions une saison de rencontres et de découvertes. Ainsi notre agenda se précise, avec les incontournables inconnues dues à la glace et au temps, si prépondérantes en arctique. Imaqa, comme disent les Groenlandais, peut-être...

Imaqa est probablement le terme le plus utilisé au Groenland. Imaqa, surtout quand on entreprend un voyage. 'Quand partons-nous?' La réponse est le plus souvent imaqa: demain, un autre jour... Le temps, la glace, la nature omniprésente rendent cet imaqa nécessaire. Que ce soit en traîneau à chiens, bateau ou avion, c'est la nature qui aura toujours le dernier mot. Car ici, dans le Grand Nord, les limites imposées à l'homme sont tangibles; personne ne serait assez fou pour les contester. Cependant, bien loin d'une contrainte, nous les ressentons comme une aubaine, une chance de pouvoir apréhender notre vraie place dans ce monde, de réaliser qu'il n'y a pas de distinction entre l'homme et son environnement, mais que nous en faisons intimement partie.


Critaux de glace sous toutes leurs formes, formations géologiques étonnantes (photos Barbara Gallinelli)

La vie en pleine nature nous offre un spectacle perpétuellement renouvelé, chaque jour est différent, chaque instant est unique. Tout se transforme y-compris nous-mêmes; c'est le propre de la vie. Elle est partout et ce lien est palpable à chaque respiration.

Ainsi nous ne composons pas, contre, malgré ou autour, mais avec la nature, le mieux possible ... ce qu'un voilier fait par excellence en nous mettant à l'affût de la moindre brise, l'annonce d'un changement de temps, d'une marée... Par ses limites physiques intransigeantes, le voilier devient une belle école de sobriété et de résilience où des maîtres mots sont autonomie, gestion des ressources, cohabitation, adaptation, responsabilité... des facultés rarement pratiqués de façon aussi complète. Pour nous ce n'est que le début d'un apprentissage, aussi d'une conquête, mais c'est déjà énorme.

En attendant, de sa fonction de illu - iglou, la maison - nous nous réjouissons que Nanuq redevienne aussi un bateau. Nos pensées s'égarent de plus en plus souvent à imaginer le retour, incontournable, pour la rentrée académique où je reprendrai mes charges d'enseignement et de recherche. Si imaqa a toute sa place, malgré les inconnues, nous avons jusqu'à présent toujours réussi à honorer notre agenda. Par une planification méticuleuse, en tirant le meilleur parti des conditions qui nous étaient offertes et en laissant gande ouverte la porte à l'imprévisible.

Voici un aperçu de l'agenda été 2016. A suivre.


Printemps (30 mars 2016)

Nous fêtons Pâques. C'est l'équinoxe de printemps. Sur le Pôle le soleil s'est levé et la lumière nous parvient de l'autre coté du monde, transporté par la vive réverbération du couvert de glace et de neige. Nous redécouvrons notre environnement sous une lumière nouvelle. Si durant l'hiver nos pupilles s'étaient dilatées au maximum, elles doivent réapprendre à se rétrécir, même durant le sommeil. Car bientôt le soleil ne se couchera plus et la nuit n'est déjà plus que symbolique. A minuit un crépuscule vif éclaire le ciel. Le basculement est impressionnant. La lumière et la clarté de l'air donnent l'impression que tout est à portée de main. Et nous multiplions les excursions.

Si le thermomètre enregistre des températures encore largement négatives, nous ne ressentons plus le froid: notre appréciation intègre la lumière, le soleil, l'acclimatation, et la perspective que les grands froids relèvent du passé. Si le refroidissement éolien, une approche subjective du ressentiment de froid sur la peau nue du froid associé au vent, nous avons introduisons le concept de réchauffement solaire, qui pondère le bénéfice d'un temps ensoleillé et calme, phénomène que toute personne assise sur une terrasse ensoleillée en altitude confirmera.


Arrivée à Nanuq's Cove en traîneau. Sous la pression la glace se redresse à Nanuq's Cove (photos Barbara Gallinelli)

Malgré les -20 à -30°C, c'est une fin d'hiver exceptionnellement douce. L'autre jour, sur le chemin de retour en traîneau deux de nos chiens ont traversé la glace! C'est un passage fragile dans une zone de forts courants de marée, Cette fragilité est exceptionnelle; notre ami groenlandais qui conduisait la meute était autant surpris que nous. Si une seule saison est insuffisante pour conclure au réchauffement climatique, les habitants sont amusés et en même temps affligés quand un savant tente de les éclairer sur la question. Les peuples premiers possèdent encore ce lien intime avec leur environnement qui leur permet d'entendre ce que les sens atrophiés du citadin sont incapables de ressentir. Avec deux générations d'avance, ce sont les premiers à avoir vu les signes d'une transformation qui bouleverse les fragiles équilibres de l'arctique.


Nanuq, safrans relevés, à l'abri de la glace tourmentée (extrait vidéo Jakob Gallinelli)

A présent les fenêtres exposées au soleil sont chaudes et contribuent au chauffage de la cabine. Nous observons les premières gouttes d'eau de fonte qui coulent le long des bordés ensoleillés de notre bateau; l'aluminium brut est un excellent absorbeur solaire.

Toutefois, les rigueurs des éléments et les potentielles complications sont loin d'être derrière nous. Sous la forte compression de la glace notre bateau est à présent plutôt posé sur la banquise que prise dans la glace et seulement la quille reste encore en contact avec l'eau. Une gite de 7° nous oblige à ressortir nos tapis antidérapants pour empêcher assiettes et verres de glisser de la table du carré. Nous entretenons une tranchée sur un coté de la coque pour diminuer la pression sur le système de propulsion. Décidément, le sissa nous réserve encore des surprises!

Pendant ce temps, le programme scientifique suit son cours. Les installations quantifient le fonctionnement du passive igloo, mesurent divers paramètres climatiques, la banquise et les concentrations en HCB... pendant que nous testons des équipements de respiration pour des sportifs par grand froid. Il est gratifiant quand la pratique confirme la théorie. Et il est instructif quand les deux divergent. Ainsi, il est essentiel de confronter les idées à la réalité. La science prend naissance lorsque les idées rejoignent l’expérience. Quand les deux sont réunis, ils procurent la connaissance du réel.

Et à ce titre le passive igloo est un fantastique laboratoire: l'exploration de nouveaux paradigmes devient possible "en organisant des plages de temps libre, pour penser et créer différemment, et en fournissant des ressources et espaces pour expérimenter d'autres techniques de vie permettant de créer des laboratoires moins pollués par les interférences et les interactions dynamiques" avec le système établi. "Un autre paradigme est beaucoup plus réalisable si on en fait l'expérience pratique." [Isabelle Fremeaux et John Jordan, 'Les sentiers de l'utopie']

A suivre...


plus anciennes :

  • Hiver : 77°30' 66°34W : équipage 2 : 3 mois
    • Le retour du soleil (3 mars 2016)
    • Crépuscule (3 mars 2016)
    • Nouvelles de la banquise (22 février 2016)
    • Seqineq : le soleil se lève (18 février 2016)
    • Shisha (12 février 2016)
    • Une formidable nouvelle (1er février 2016)
    • Voyage à Qaanaaq (26 janvier 2016)
    • Liste de mots groenlandais (22 janvier 2016)
    • Bonne Année 2016 (15 janvier 2016
 
 

peter.gallinelli & all - juin 2017